Jeudi 22 novembre 2007
SCATTERBURY CAT
Il y a très longtemps de cela – je ne sais plus exactement combien de temps car ma vieille mémoire de grand-mère à tendance à flancher – j’ai connu un chat qui parlait. Il était très aimable. T’ai-je déjà raconté l’histoire du Chat botté ? Tu sais, ce vieux conte ?
- Oui, mamie, plein de fois…
Ah oui ? Et bien, vois-tu, mon chat lui ressemblait un peu. C’était un chat qui se tenait debout et portait des vêtements, des vêtements rouges et un chapeau noir. En revanche il n’était pas chaussé de bottes mais de mocassins, de très jolis mocassins qu’il disait avoir acheté à Venise.
- Venise ?
Je ne t’ai pas parlé de Venise ?
- Non…
Je t’en parlerais une autre fois, ça te plaira. Mais pour l’instant restons en à mon chat. Comme je te l’ai dit, il parlait. D’un langage très raffiné. La première chose qu’il m’ait dite en apparaissant à la fenêtre de la cuisine fut « Très chère Madame, veuillez excuser ma regrettable maladresse, mais savez-vous où je puis trouver où loger cette nuit, de préférence à moindre coût ? ». « Ma foi », lui ai-je répondu, « je serais ravie d’accueillir en mon humble demeure un chat de votre éloquence ».
- C’est quoi l’éloquence ?
C’est l’art de bien parler, de savoir s’exprimer avec aisance. Par exemple ton oncle qui est parlementaire a appris à être éloquent car il discute parfois de choses très importantes avec des personnes de premier plan.
- Comme monsieur le cardinal ?
Oui, par exemple, mais laisse-moi continuer car après il sera trop tard. Ainsi, ce chat allait demeurer dans la maison le temps d’une soirée, il fallait donc que je prépare à manger pour une bouche supplémentaire. J’entrepris de cuisiner un plat particulier à base de poisson pour ravir notre invité, et me rendis donc chez le poissonnier, Monsieur Mackerel, un homme charmant que tu n’as pas connu. Il y avait un peu de monde dans l’allée marchande, et je ne pus m’empêcher de tendre l’oreille pour épier les derniers commérages. C’est à ce moment que j’entendis une phase étrange qui capta mon attention. J’ignore encore aujourd’hui qui a pu la prononcer, je n’ai pas eu le temps de voir cette personne. En tout cas ce n’était pas Madame Hoarsely, elle a une voix qui ne s’oublie pas. Bref, cette phrase, je m’en souviendrais certainement jusqu’à ma mort, vu ce qu’il s’est ensuite passé. « Paraît-il que Scatterbury Cat est en ville ».
- « Scatterbury Cat » ?
Parfaitement, de « scatter » qui signifie « disperser » et « bury » qui veut dire « enterrer ». Sur le moment je ne compris pas de quoi il en retournait, puisque je n’avais aucune idée de la personnalité de ce « Scatterbury Cat », mais il est vrai que je fis le rapprochement avec le chat rencontré plus tôt. J'y songeais, pourquoi ne m’avait-il pas dit son nom ? Rentrant au foyer, je mis une grande bassine d’eau à chauffer tandis que je montais à l’étage pour préparer un lit pour le chat. Je changeais les draps de la couche de William, parti à Londres pour le mois, avec du linge blanc parfumé à la lavande.
- Comme pour moi ?
Parfaitement. J’appelais ensuite Edward pour qu’il m’aide à mettre le couvert, mais il ne répondit pas. « Il est encore aller jouer à l’extérieur » pensais-je. Il ne me demandait plus la permission à l’époque, ce qui m’ennuyait au plus haut point, tu peux me croire. J’avais toujours peur qu’il se fasse renverser par une auto. Je dressais donc la table, seule, tout en surveillant la cuisson du poisson. Mary n’ayant pas répondu à mes appels pour venir éplucher quelques pommes de terre, j’en conclus qu’Edward l’avait une nouvelle fois entraîné dans ses expéditions. Pour cela je les avais prévenus, ils seraient tous deux privés de dessert durant toute une semaine, et consignés dans leur chambre. Elle était bien trop petite pour ces bêtises. Arriva l’heure de se mettre à table et je me retrouvais seulette avec mon poisson citronné et mes pommes de terre à la crème, sans enfant ni invité. Le chat s’était-il joué de moi ? Quel manant ! C’est pour que je ne puisse pas le retrouver et lui faire payer sa ruse qu’il avait omis de m’indiquer son nom ! Alors que je commençais à ruminer, j’entendis du bruit à l’étage. « Edward ? ». Pas de réponse. « Edward ? Mary ? C’est vous ? ». Comment diable auraient-ils pu passer par la fenêtre ? J’entendais pourtant des bruits de bas… Intriguée, je montais le plus silencieusement possible les marches, mais je ne parvenais pas à rivaliser avec les pas feutrés de la personne qui marchait dans la chambre. « Scatterbury Cat ? » demandais-je sans trop réfléchir. Les pas s’arrêtèrent et je reconnus la voix du chat, toute aussi charmante qu’au matin. « Excusez-moi pour cette intrusion fâcheuse chère Madame », dit-il en se montrant à l’entrebâillement, « je ne parvenais pas à attraper la cloche de votre entrée, et la fenêtre de votre cuisine était verrouillée. Je comprendrais si vous décidiez de me congédier ». Rassurée, je lui répondit que ça n’était pas grave. Il me fit faire aussitôt demi-tour vers la salle à manger, bénissant l’odeur de poisson. S’installant à table, il s’empara de la louche pour se servir. Certes il complimentait ma cuisine avant même de l’avoir goûtée, mais quelle impolitesse de se mettre à manger comme cela ! Je me dis qu’il devait être affamé, qu’avait-il fait pour que son ventre gémisse de la sorte ? « Qui êtes-vous, Scatterbury Cat ? » fis-je sur un ton sec. « Qui suis-je ? » répondit-il d’un air amusé, « un vil évadé, je suppose ». Je lâchais aussitôt la carafe que je tenais en main. Un évadé, dans ma maison ! Très vite la peur me subjugua, qu’avait-il bien pu faire à mes enfants ? Je criais leurs noms, le les appelais sans qu’ils ne me répondent, ni à l’intérieur, ni à l’extérieur. Dévalant la rue à leur recherche, j’alertais le voisinage de leur disparition. Pourquoi ne l’avais-je pas fait plus tôt ? Deux artisans coururent jusqu’à chez nous pour capturer le chat mais n’y trouvèrent qu’un couteau planté dans le bois de la table. « Il ne peut être bien loin ! Fouillez les rues ! ». Mais alors que les larmes commençaient à couler le long de mes joues, Madame Wally s’approcha de moi, suivie de Mary et Edward. Je la regardais, incrédule. « Ils m’ont affirmé avoir votre autorisation », marmonnait-elle, « vous les aviez autorisés à jouer avec mon fils et venir dîner chez nous ». À présent je la dévisageais. N’aurait-elle pas pu vérifier auprès de moi si tout cela était vrai, elle devait pourtant savoir que les enfants ne sont pas tout le temps des anges ! « J’ai… j’ai eu si peur… avec…. cet animal chez moi ! » bredouillai-je. Je prenais mes enfants dans mes bras ayant encore peine à croire que le chat ne leur avait rien fait. Lorsqu’un policier m’affirma que Scatterbury Cat, meurtrier en cavale, était ainsi nommé car il éparpillait ses victimes en petits morceaux avant les enterrer dans divers endroits, ça ne me soulagea en rien. Après plus d’une nuit de recherches, on fut obligé de se rendre à l’évidence. Il avait encore filé… Oh oui, c’était il y a bien longtemps, et depuis je n’ai jamais réentendu parler de lui. Qui sait s'il a continué à tuer ?
- Il… il est mort ?
Je ne sais pas, peut être que oui, peut être que non. Tu vois l’armoire au bout de ton lit, celle qui fait parfois du bruit ?
- Ou… oui…
Et bien je ne l’ai jamais ouverte depuis ce temps-là car elle appartenait à mon père. Mais peut-être que Scatterbury Cat s’y cache depuis toutes ces années...
- Ne dis pas ça !
Il est temps de ce coucher maintenant, bonne nuit.
- Attends ! Reviens ! Ouvre-la !
Demain peut-être, si personne ne l’aura fait de l’intérieur durant la nuit. Fais de beaux rêves.
par Roman Wolf Haÿdn
publié dans :
Histoires courtes
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